
- Depuis que ces souillures d’insectoïdes Eldaïtes ont signé le pacte de Kahalobb avec les Vorlons, et ainsi scellé une solide alliance, nous avons perdu onze systèmes, soit pas moins de vingt-cinq planètes dont Beta-Zion.
- Beta-Zion est tombée ? s’étouffa Siun, comme si la moitié de l’humanité avait sombré avec cette planète.
- Pulvérisée, répandue à travers l’espace, et toute sa population avec, continua Carl Loun. On peut le dire, un tiers des humains a perdu un proche dans cette guerre. Et avec Beta-Zion beaucoup ont abandonné tout espoir.
Dans l’amphithéâtre où se déroulaient les réunions d’équipage, le silence devint pesant tandis que Carl cherchait ses mots. Son implant mémoriel s’affolait sur sa tempe, comme souvent quand l’émotion l’envahissait, mais lui, impassible, fixait le haut des gradins. Amorcer la discussion ne le dérangeait pas plus que ça, il aurait cependant préféré que Shir Galen soit à ses côtés.
Une quinzaine d’hommes et de femmes d’équipage n’avait qu’une question en tête :pourquoi emmener cent cinquante millions de personnes loin des zones frontalières qu’elles occupaient, facilitant ainsi l’invasion vorlonne ? N’hésitant plus à briser le silence, Migo II, un navigateur-cyborg lança :
- Comment se fait-il que nous n’ayons pas appris plus tôt la chute de Zion ? Et pourquoi n’allons-nous plus sur Zeta ? Que signifient tous ces mystères ? Le Capitaine nous a-t-il réuni pour répondre à cela ou nous annoncer que le Sénat Impérial a été renversé et que deux et deux font cinq ?
- En effet, le capitaine Shir Galen ne devrait pas tarder à venir éclaircir tous ces points, reprit Carl Loun. Pour Zion, je peux déjà vous dire que le Sénat a caché sa destruction le plus longtemps possible afin de laisser le temps au Libertà d’achever sereinement sa récolte de colons. Quant à deux et deux, je ne suis pas certain qu’on puisse affirmer… enfin, c’est pas le problème.
- À ma connaissance, aucune flotte n’a été envoyée récemment pour contrer l’invasion vorlonne, insista le navigateur. L’Empire n’a jamais reculé devant l’ennemi quel qu’il soit, non ! Jamais l’Empire n’a perdu une planète comme Zion ! Le Sénat a-t-il complètement baissé les bras face à cette nouvelle alliance ? Sa voix était devenue incertaine, chancelante. Migo II était troublé. Il n’aimait pas cette sensation typiquement humaine.
- Disons que dans un premier temps, nous nous avouons vaincu, intervint Shir Galen qui venait d’entrer dans l’amphithéâtre par le sommet des gradins, mais la guerre est loin d’être perdue !
Descendant les marches quatre à quatre, pour rejoindre Carl Loun sur l’estrade, le capitaine du Libertà imposait un grand respect aux membres de l’équipage. Sa vie avait été des plus troubles. Contrebandier, pirate, mercenaire, son passé était connu de tous. Mais aujourd’hui il portait l’uniforme des officiers impériaux, et c’était suffisant pour couper court à toute discussion. Face à l’équipage, il reprit :
- En fait, elle ne le sera jamais. Commençons par le commencement. Notre cargaison va coloniser, et développer une planète particulièrement stratégique. Une planète que depuis longtemps l’Empire souhaitait faire prospérer à sa juste mesure. Considérez la chute de Zion comme une expérience. Le Sénat devait évaluer la résistance de cette planète à l’envahisseur. Maintenant nous savons ce qu’il manquait à Beta-Zion pour tenir : du temps.
C’en était trop, l’assemblée trépignait. Les uns interrogateurs, se tournaient vers leurs voisins, les autres dodelinaient de la tête comme pour y chercher un élément qu’ils auraient trop enfoui dans leur mémoire. Un bras émergea de cet amas d’incertitude.
- Oui Siun ?
- Mais… capitaine Galen… où allons-nous ?
Shir Galen affectionnait particulièrement ce genre de confrontation avec ses hommes. Déjà à la tête d’une flotte de flibustiers, il aimait taire jusqu’au dernier moment ses intentions, ne révélant la destination qu’à quelques navigateurs astraux. Il avait écumé Mère-Galaxie de bout en bout sous l’étendard noir de la piraterie. Sa vie passée n’était qu’aventures, mais il n’avait pas hésité à y renoncer pour devenir la baguette magique d’apprentis sorciers qui jouaient aux dieux. Visiblement détendu, il n’affichait qu’un léger sourire de satisfaction.
Il avait toujours fonctionné ainsi : pousser à bout son équipage. Les plus faibles étaient jetés par-dessus bord. Les autres finiraient par savoir, mais à condition d’en payer le prix. En toute circonstance, il lui fallait accompagner ses hommes jusqu’à la limite de la rupture, jusque dans sa folie, hier sanglante, aujourd’hui, démesurée.
Fou, on le devenait après quelques-unes de ces traversées. Certains n’en supportent même pas l’idée, mais il fallait l’être pour accepter de les mener à terme.
- Allons compagnons, n’avez-vous donc toujours pas saisi ? Nous n’allons nulle part ailleurs que là d’où nous venons !
*
La réunion n’en finissait plus, et Jophine, peu intéressée par la tournure du débat, s’étonnait de l’absence prolongée d’un des navigateurs. À son tour, elle prit congé le plus discrètement possible de l’assemblée, et flânant dans les couloirs, se mit en tête de retrouver Migo II.
« Comment… comment pouvons-nous laisser faire cela ? Les humains sont devenus fous. Jouer ainsi avec l’Histoire. Paradoxe, paradoxe. Je dois les en empêcher.
- Grrrzz qu’est-ce que tu viens grrrzzme chanter là Migo ?
- Par le Grand Constructeur ! sursauta Migo, une main encore crispée sur un balustre, l’autre, fermée sur la poitrine comme pour apaiser un cœur qui y palpiterait. C’est toi Toonup ! Toi tu vas me comprendre : le capitaine va faire une énorme bêtise. Problème, contradiction, oui, contradiction, mes circuits surchauffent déjà et les tiens vont imploser quand je vais te révéler ce qu’il s’apprête à faire.
- Shirgrrrzz Galen est le maître à bord, il sait fogrrrzzcément ce qu’il a à faire, et à nous de l’aider pougrrrzz ça.
- Mais tu ne comprends donc pas. La galaxie Zeta n’existe pas !
- GrrrZZ, hoqueta Toonup.
- Notre navire va remonter le temps, Toonup, tu m’entends bien ? Tu comprends cela ?
- Grrrzz.
- Nous repartons pour Mère-Galaxie, mais…
- Mais ?
- Ils veulent changer le cours de la Guerre, revenir avant l’invasion, bien avant l’invasion. L’histoire…
- Tiens grrrzz, tu m’y fais penser. T’ai-je déjà raconté comment j’ai pegrrrzzdu mon premier maître ?
- Tu es aussi fou qu’eux. Je te parle de quelque chose qui va provoquer un tel paradoxe temporel que l’Univers entier va imploser ! Et toi tu me racontes ta vie.
- Grrrzz.
- Et puis oui, d’ailleurs, tu m’as déjà raconté cette histoire, cent fois peut-être. Alors au lieu de radoter rends toi utile mon ami : nous devons sauver le monde !
- Salle des Contgrrrzzôles.
- Ah ! voilà, voilà une idée constructive, la Salle des Contrôles. Laisse-moi réfléchir, ils m’ont retiré les accès, nous n’avons pas les accès, je n’ai pas les accès… tu as les accès ?
- Oui.
Silence.
- Ça me tue, ça. Sous prétexte que mon apparence est humaine, les hommes n’ont aucune confiance en moi. En revanche, un vieux tas de ferrailles comme toi ! siffla Migo entre ses dents chromées.
- Tu sais, c’est juste que j’étais au bloc opégrrrzzatoire, quand…
Migo l’interrompit en levant les yeux au ciel.
- Bon. Allons-y,
Les deux droïdes se précipitèrent dans le corridor. L’un pour assister un compagnon de longue date, l’autre, magnifié par une soudaine noble cause. Il pensait avoir enfin trouvé un juste dessein à sa morne inexistence de navigateur astral.
Il allait leur falloir éviter deux sentinelles, et quelques video-détecteurs. De plus, la réunion était sans doute déjà finie, et l’équipage à nouveau dispersé dans les couloirs du Libertà. Migo II prit un instant. Il aurait voulu tout recommencer. Ne pas connaître les raisons qui animaient cette mission. Mais il était trop tard, tout son être le poussait vers la Salle des Contrôles. Là, il provoquerait la destruction du navire, et la sienne par la même occasion, mais rien ne pouvait plus s’y opposer. Tel était son destin. « La Salle des Contrôles » se répétait-il. Il en frémissait.
- Nous y sommes Toonup, jubila Migo, nous y sommes presque, rétablit-il à voix basse.
Les portes de la Salle des Contrôles se présentaient à eux, lumineuses, magistrales, telles les portes d’un Paradis qui leur serait interdit. Sans attendre, Toonup s’affaira sur le boîtier de commande d’ouverture.
- Fais vite, je crains le pire si on nous trouve ici.
- J’ai une bonne grrrzzet une mauvaise nouvelle. Je commence pagrrrzz…
- La mauvaise, toujours la mauvaise.
- Les grrrzzcodes ont été changés.
- Par le Grand Constructeur ! nous sommes perdus… Et la bonne ?
- La porgrrrzzte n’est plus végrrrzzouillée.
Les deux panneaux s’éloignèrent l’un de l’autre laissant le champ libre aux deux droïdes. Migo en était persuadé maintenant, le Grand Constructeur était avec eux, il les guidait, plus rien ne pouvait les arrêter.
- Entrons Toonup, entrons !
- Entrons ? la voix était beaucoup plus douce que celle, rocailleuse, de son ami, mais Migo dans l’empressement, lança :
- Nom d’un constructeur manchot ! Dans la Salle des… Mademoiselle Dexxa ! Quelle surprise, si je m’attendais à… je veux dire… que puis-je faire pour votre service ?
Deux lasers menaçaient de le faire taire à jamais, mais il ne pouvait juguler son flot de paroles.
- La situation est simple, dit-elle avec un petit ton calme et agacé. Ou votre voyage s’arrête là, où vous me suivez et Carl saura par une petite opération indolore vous faire oublier ce malencontreux incident.
- Mais, Jophine, vous rendez-vous compte ? Traverser le plan Chronos… c’est comme une coulée de lave ! On en connaît les propriétés, on ne plonge pas dedans pour ne pas se brûler ! C’est de la folie pure ! Vous exposez l’Univers entier à sa trop probable destruction !
- Vous me suivez ou pas ?
- Je ne peux vous laisser faire, claqua-t-il, résigné.
Les bras en avant, Migo II se jeta sur Jophine.
Ce fut bref.
Aux pieds de Toonup gisait le corps disloqué de son compagnon. Par deux orifices propres et nets, une légère fumée jaunâtre s’échappait, et alors que les blessures commençaient à se refermer, et qu’un souffle de vie s’apprêtait à traverser à nouveau le navigateur, Jophine, un genou à terre, plaça un de ses deux lasers sur le crâne chauve de Migo, et fit feu à nouveau. Froidement.
- Et toi ? tu me suis ?
Toonup lui emboîta le pas, sans un mot.
Il allait pouvoir retrouver un timbre de voix plus lisse.
***
Un mantas détaché de son banc s’attardait contre un hublot du Libertà. Shir Galen, un peu perdu dans ses pensées, tapotait de deux doigts la vitre tout proche du nez de la raie éthérée. Quelques jours plus tôt le navire avait quitté Beta-Zion, approximativement cinq siècles plus tôt que la première fois qu’il avait largué une telle cargaison sur cette planète.Cette fois, elle opposerait une telle résistance que les Vorlons n’oseraient peut-être même pas lancer la moindre invasion.
Mais quelle certitude avoir ? Les paradoxes temporels n’étaient qu’un mythe, une angoisse de physiciens, néanmoins les changements historiques étaient parfois beaucoup plus spectaculaires que ce que l’Agence avait prévu.
L’ambiance était toujours très particulière, comme si le temps était suspendu, lors des voyages retours. Dans le corridor, muette, Jophine contemplait par-dessus l’épaule de Shir Galen, les majestueux mouvements de la créature écarlate. La plus grande difficulté pour les agents spatio-temporels était de surmonter leurs propres souvenirs, ceux de vies qu’ils avaient ôtées, aimées, blessées, glorifiées parfois, et qui finalement, une fois l’Histoire mise sur de nouveaux rails, n’avaient jamais existé.
Jophine se répétait sans cesse les mots désespérés de Migo II : « Jamais l’Empire n’a perdu une planète comme Zion ! »
Non, jamais.
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