Une cargaison pour Zeta (1/2)


Cette nouvelle a été publiée dans le Lanfeust Mag' 100 juillet-Août 2007, et voici la version qui aurait dû paraître. Les voies de l'informatique sont impénétrables.

Une cargaison pour Zeta

Depuis un petit hublot situé dans le couloir qui reliait la cabine du médecin de bord à la sienne, Shir Galen observait une myriade de mantas-rougeoyants dont le tracé ondulait à travers des dunes d’amas gazeux. La luminosité était celle d’une aurore hyothienne, pourpre. Les mantas allaient et venaient dans le sillage de la frégate comme pour en effacer le passage. En un instant, l’obscurité tomba, les mantas disparurent. Shir Galen se massa la nuque.

Cela faisait dix-huit jours que le navire avait quitté la Terre. Les six premiers s’étaient effectués en vitesse/lumière jusqu’en périphérie de la galaxie. Le voyage devait encore durer vingt-deux ans. L’équipage était constitué de dix-neuf personnes veillant sur le froid sommeil de cent cinquante millions de futurs colons confinés dans de vastes blocs cryogéniques. Ils venaient de mondes frontaliers constamment assiégés par les Vorlons et les Eldaïtes. Laissés à l’abandon sur des planètes en guerre perpétuelle par les autorités, ces hommes et femmes avaient sauté sur l’occasion quand l’immense frégate Libertà commandée par Shir Galen, traversant leurs cieux, annonçait à qui voulait l’entendre : partez pour une nouvelle galaxie, reconstruisez votre vie sur un monde nouveau, les riches planètes de Zeta vous attendent… Zeta : la quatrième galaxie de l’Empire des Hommes. Un voyage si long, et un tel Paradis, dit-on, que nul n’en revient. Peu d’élus ont la chance de pouvoir y refaire leur vie. La dernière escale de cette pêche aux colons fut la Terre où l’équipage du Libertà devait se grossir de deux nouveaux membres arborant les couleurs du Sénat Impérial, Jophine Dexxa, et Carl Loun, bien connus de Shir Galen. Ils s’étaient présentés à l’équipage en tant que spécialistes des voyages extragalactiques.

- Capitaine. J’ai ici les résultats des tests médicaux opérés sur nos passagers, annonça Siun, jeune infirmier militaire escorté d’un droïde médical.

- Donne.

Shir Galen parcourut rapidement les quelques feuillets, puis releva la tête vers Siun.

- Applique les directives du Conseil en ce qui concerne les infertiles. Relance les tests dans quarante-huit heures pour les femmes enceintes et élimine les porteurs de maladies transmissibles, cellulaires ou neuropsychiques.

- Malformations et mutations ?

- À la trappe. Avec tous les risques d’infections virales.

- Bien, capitaine.

- Une population saine sur une planète saine, c’est ce qu’ils veulent et c'est ce qu'ils auront, Shir Galen observa quelques instants l’infirmier. Et bien Siun, qu’est-ce que tu fous planté là ?

- Et bien vous savez… certains se demandent ce qu’il se passe ici. On ne sait pas grand chose capitaine. Notre destination, la traversée, nous ne savons même pas dans quel plan nous nous trouvons… les navigateurs s’impatientent, vous savez ?

- Grrrzz, s'agaça Toonup, le droïde. Shir Galen avait donné des ordres, il fallait les exécuter.

- Cela fait douze jours maintenant que nous sommes sortis de Mère-Galaxie, et que nous faisons route pour Zeta, reprit Siun. C’est mon premier voyage extragalactique et, en vue de la durée du vol, je me demandais quand nous, j’entends “l’équipage“, allions rejoindre nos passagers en chambres cryogéniques ?

Shir Galen inspira profondément, puis sourit. Son regard était à nouveau perdu à travers le hublot.

     - Tu vois ce banc de mantas ? Son index pointait un nuage mauve d’où s’échappait une centaine de ces raies éthérées. Il en existe, à ma connaissance, quatre espèces. Les mantas-follets, dont on peut apercevoir les bancs en vitesse/lumière, sont assez rares. Quelques petits veinards ont pu surprendre à proximité des trous noirs des mantas-gris, des créatures solitaires. Les mantas-flamboyants, dont on peut admirer l’éclat dans l’espace extragalactique, sont les plus spectaculaires. Et ceux-là sont les mantas rougeoyants, une espèce inoffensive. Contrairement aux autres, ils ne suivent pas longtemps les vaisseaux.

-  Que voulez-vous dire ?

-  La traversée ne va durer que quelques jours. Après-demain, nous passerons à nouveau en vitesse/lumière, les navigateurs doivent se tenir prêts.

-  Quelques jours ?

-  T’as pas du boulot là ? trancha Shir Galen, agacé.

*

Jophine releva l’oreiller pour s’y adosser. Machinalement elle empoigna son arme et se consacra à quelques contrôles d’usage. Ses années de service avaient ancré en elle des gestes instinctifs. Shir Galen, encore dans un demi-sommeil, laissa sa main parcourir les jambes de son amie, jusqu’à ce que son esprit émerge complètement.

-  Café ? lança-t-il d’une voix étouffée par les draps.

-  Tu en as à bord de ce rafiot ?

-  Ce rafiot est un petit joyau, Joph’, une merveille de technologie ! Il a dû coûter au Sénat trois fois le prix d’une flotte militaire. C’est un rêve. Un rêve pour ces colons, un espoir pour l’humanité, et… et oui, j’ai du café à bord. L’Agence ne m’a jamais interdit de garder mes anciennes relations.

-  Shir, l’équipage commence à se poser des questions.

-  Je sais, je sais. Ils peuvent bien se poser toutes les questions qu’il veulent… Et merde aussi ! Un équipage, c’est fait pour obéir à mes ordres, pas pour me poser des problèmes !

-  Je te rappelle que depuis cinq jours nous ne sommes que trois à naviguer, et la salle des contrôles est interdite d’accès même aux plus gradés de tes hommes, leur inquiétude est légitime. Pourquoi ne pas leur avoir tout dit dès le départ ?

-  Ils savaient parfaitement à quoi s’en tenir. Et je trouve que tu as la mémoire courte, la mutinerie du Marsià, ça t’évoque rien ? Non Joph’, tout le monde ne peut pas avoir notre entraînement. Ce type de traversée ne s’improvise pas, nous avons encore besoin pleinement d’eux quand nous repasserons en vitesse/lumière. Dès que nous serons à nouveau dans un espace galactique, ils pourront bien me demander à quel âge j’ai arrêté de pisser au lit, mais pour le moment, moins ils en savent… Crois-en mon expérience ! Les ordres d’En Haut sont très clair. Demain…

-  …C’est un peu hier ? coupa-t-elle, amusée.

-  Comment va Carl, au fait ? interrogea Shir Galen sans relever la plaisanterie, j’ai à peine eu le temps de le saluer. Il n’avait pas l’air tout à fait dans son assiette.

-  Il est encore marqué par sa dernière mission. Que des emmerdes. Atterrissage forcé, terrain marécageux, faune et flore agressives, navette endommagée, deux morts dès le premier jour. Ils ont dû envoyer une autre équipe pour les seconder. Les indigènes étaient bien plus hostiles que prévu, et définitivement peu coopératifs. Au retour ils ont subi une tempête gazeuse et, une fois n’est pas coutume, même les mantas rouges se sont montrés belliqueux. Bref. Il est un peu à cran.

-  Du coup, envoyé sur le Libertà pour une petite mission de migration. Question de se remettre les idées en place.

-  L’Agence est magnanime.

-  Et toi ? il l’interrogea un moment du regard. Qu’est-ce que tu as bien pu faire pour être affectée sur ma frégate ?

-  Oh moi. J’ai été très vilaine, s’amusa-t-elle. J’ai fait remarquer aux patrons que tu te faisais trop vieux pour continuer les traversées, et qu’il fallait penser à ta succession. Elle posa le canon de son laser sur son crâne, excellente idée m’ont-ils répondu, mais ce sera à vous de l’éliminer.

- Tu sais pas mentir. C’est ridicule. Et ne joue pas avec ça dans mon lit !

Écartant d’une main agile l’arme, il se releva pour se jeter de tout son poids sur elle, la lutte ne dura que quelques instants. Shir Galen se retrouva la tête en bas, bloqué à la taille par les cuisses fermes et assurées de sa partenaire. Frottant ses pieds contre le visage du capitaine :

- Ridicule ? ajouta-t-elle d’un ton sobrement provocant.

Elle lui tendit une main pour l’aider à s’asseoir au bord du lit. Dos-à-dos, ils rirent comme pour évacuer un stress qu’ils avaient l’habitude d’appréhender. Shir Galen laissa sa tête basculer en arrière et prit une grande inspiration dans la chevelure blonde et désordonnée de Jophine. Chacun de ces petits instants de bonheur, il les savourait, car il savait que demain, l’Histoire ne serait plus la même.

La boîte crânienne de Toonup était béante, une serre inversée la maintenait ouverte en deux. Quelques instruments traînaient de part et d’autre de son petit corps. L’unique source de lumière, un néon mauve, porté par une antenne télescopique, glissait au-dessus de la gorge du droïde. Avec minutie, Carl accomplissait sa tâche dans le plus grand silence.

- Non, Toonup, je ne peux rien faire pour toi, annonça-t-il, étouffé par un masque blanc. Les éléments touchés sont proches de circuits bien trop délicats pour que je puisse les changer sans risquer des dommages irréversibles.

- Pas grrrzzave, c’est juste un peu doulougrrrzzeux et pas agrrrzzéable pour mon auditoire. J’y suis habitué maingrrrzztenant.

- Il y aurait bien une solution, hésita Carl. Mais je crains que la durée de l’opération ne provoque un effacement partiel, voire total, de ta mémoire.

Carl Loun, avec une précision inhumaine, entreprit de refermer la tête du droïde.

- Je sais pas comment tu t’es fait ça, mais pour un tel trauma, t’as du prendre un sacré coup.

- Et bien, c’était… Grrrzzaïe !

- Pardon. Mais là, c’était inévitable.

- C’est quand j’ai perdu mon pgrrrzzemier maître, lors d’une partie de… de chasse. Nous étions sugrrrzz une planète sauvage, seuls, dans une jungle inhospitalièr. La femelle de la créatugrrrzze que nous, que j’avais abattu, n’a eu aucune difficulté à me désarmer, me tgrrrzzaîner sur plusieurs mètres. J’ai fini pgrrrzzojeté contre des grrrzzochers aiguisés. Quand j’ai enfin grrrzzepris mes esprits mon maître avait disparu. Je crois qu’il avait disparu avant d’ailleugrrrzz. Ma tête avait fait un tour complet. Elles étaient belles. Elles étaient belles, ces créatures ailées, presque humaines. J’ai décidé depuis ce jougrrrzz, de ne plus jamais porter d’arme. J’ai pu grrrzzegagner le vaisseau de mon maître et rejoindgrrrzze la planète impériale la plus pgrrrzzoche où j’ai subi une première opégrrrzzation. C’est là, que je me suis grrrzzendu compte que ma voix était défaillante.

Carl n’écoutait déjà plus Toonup.

- Doc !? lança Siun après une entrée précipitée accompagnée des lumières blanches et agressives du couloir.

- Larve de Hyoth ! cracha Carl. Vingt secondes plus tôt et tu grillais Toonup ! J’avais demandé de ne pas être dérangé. Et la loupiote rouge au-dessus de la porte c’est pas pour les Vorlons !

- Euh, désolé, balbutia l’infirmier. Mais, c’est… c’est une urgence, là.

- Une urgence qui valait la vie d’un droïde médical ?

- Je m’excuse, bouda Siun.

- Bon. Qu’est-ce qui se passe ?

Siun avait dû courir un cent mètres. Il transpirait par tous les pores de sa peau. Une veine turgescente, sur la face gauche de son visage, apostrophant une pommette saillante injectée de sang, battait la mesure.

- Depuis que vous êtes enfermés là, des hommes ont perdu la tête, vous savez ?

- Le timonier ?

- Qui appelait sa mère pour le coucher.

- Je suis au courant. Et la vigie va mieux depuis qu’il a fallu lui expliquer ce qu’elle foutait à bord ?

- Elle se remet doucement, mais on a un nouveau problème : deux meca-techs ont pris des armes. Ils tiennent un navigateur en otage, et menacent de lui faire sauter la tête si personne ne leur explique où nous nous trouvons, et où nous nous rendons. Le Capitaine m’a envoyé vous chercher parce que Dexxa veut lancer l’assaut et mot pour mot : « débloquer rapidement la situation ». Si nous devons nous passer de ces deux techniciens, il ne restera que des cyborgs pour naviguer.

Carl sourit tout en pressant le pas. Connaissant Jophine Dexxa, il était probablement déjà trop tard pour les deux hommes, et Shir Galen n’envisageait vraisemblablement pas d’éviter quoique ce soit. Par le passé, il en avait étripé plus d’un pour moins que ça. Dix-neuf membres d’équipage, il y avait de la marge.

Cela faisait seulement trois heures que le Libertà progressait à nouveau en vitesse/lumière, mais il était hors de question pour Shir Galen de rouvrir la Salle des Contrôles tant que l’équipage n’était pas plus détendu.

*

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