Dimanche 14 juin 2009
Avant-propos 1/2
Avant-propos 2/2

Août 1881, un philosophe allemand séjourne à Segl-Maria en Haute-Engadine :

Je parcourais ce jour-là la forêt, le long du lac de Silvaplana ; près d'un formidable bloc de rocher qui se dressait en pyramide, non loin de Surlei, je fis halte. C'est la que cette pensée m'est venue.

Si Nietzsche considérait la pensée de l'éternel retour comme l'apogée de sa philosophie, la formule suprême de l'affirmation -la plus haute qui se puisse concevoir-, il n'en aura pourtant jamais fait d'exposé théorique dans toute son oeuvre. Après Ecce Homo, la pensée de l'éternel retour semble être reléguée à une condition de connaissance inspirée. La critique traditionnelle voit donc dans l'éternel retour une théorie mythique, paradoxale, contradictoire, influencée par la conception cyclique du temps, d'une Grèce archaïque, et finalement défendue par une sur-interprétation de certaines doctrines scientifiques. Et si l'on avance les désirs de Nietzsche de suspendre le temps linéaire cher à la tradition chrétienne, pour un retour au temps cyclique, l'éternel retour peut s'avérer n'être qu'un artifice nourricier des idiosyncrasies du philosophe allemand dans sa lutte contre la chrétienté.

Renonçons pour un temps -sans pour autant accorder de crédit à la trop prompte et aisée condamnation de la pensée abyssale- aux élans herméneutiques de Nietzsche, sa lyrique exégèse et sa juste condamnation du Livre, pour entreprendre une plus modeste étude sur les origines de l'idée du retour éternel, et sa place dans la dispute scientifique de la seconde moitié du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle.

Riche de ses lectures orientales et de ses profondes sympathies à l'égard des doctrines grecques où il pense avoir trouvé ses véritables maîtres, Nietzsche, bouillonnant, construit son hypothèse ; à la même période, savants et philosophes lancent des débats sur la dissipation de l'énergie, la mort thermique de l'univers, et la possible extension des deux principes de la thermodynamique à l'ensemble du cosmos.

Plus tôt dans le siècle, Sadi Carnot allait être à l'origine des plus grandes théories scientifiques du siècle, quand il élabora le célèbre principe relatif aux machines à vapeur, qui porte son nom. Thomson, Clausius, Gibbs ou encore Duhem sont autant de théoriciens qui ont nourri l'appétit scientifique des penseurs du dix-neuvième ; et c'est dans un débat cosmologique que confluent les pensées scientifique et philosophique. La première, motivée par la projection à l'échelle cosmique du second principe de la thermodynamique, et la seconde, attachée à une origine temporelle de l'univers qui serait dès lors nécessairement vouée à une fin absolue, une totale immobilité, déterminée par une perte progressive de chaleur, se rejoignent dans une tendance au finalisme : la mort thermique de l'unviers, si elle réunit nombre de scientifiques et de philosophes, n'en est pas moins contestée. Le simple argument de l'infinité temporelle offre une multitude d'alternatives qui conduisent à rejeter le finalisme d'une mort thermique ; certains partisans de ce courant s'appuient d'ailleurs sur le premier principe de la thermodinamique et voient comme effet de l'infinité  de l'espace  et du temps, une incessante succession de nouvelles formes, supposant aux atomes la capacité de se soustraire à l'état d'équilibre. Enfin, d'autres savants et philosophes évitent de prendre position en soutenant la nature antinomique du conflit.

Dans sa formulation de l'éternel retour du même, Nietzsche, malgré sa volonté de présenter cette notion -qu'il s'approprie- à travers les discours d'apparences poétiques et rhétoriques de Zarathoustra; s'intègre délibérement dans ce débat qui lui est contemporain.

Si son intérêt pour les questions cosmologiques lui a été soufflé par quelques traités scientifiques dont il est difficile de déterminer son degré de compréhension, ce qui est le plus saisissant ce sont les similitudes entre l'interprétation probabiliste de la fin du dix-neuvième siècle de Boltzmann et l'hypothèse nietzschéenne.

Quelle différence la réalité connaît-elle entre le passé et le futur ? La solution de Boltzmann au problème de la mort thermique l'univers voudrait que la réalité ne connaisse pas cette différence : mais le temps des systèmes réversibles mécaniques est-il extensible au temps cosmique, à un temps autre que celui des physiciens ? Peut-on donner ue définition du temps physique de l'éternel retour ? Qu'est-ce que l'avenir selon cette notion cyclique -écho venu du fond des âges de la pensée humaine ?
L'éternité y trouve-t-elle sens ?

Edit : lire la suite.
Par Aurel
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